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Photo © Thierry Lindauer

Thuram : « Ne pas rester dans le silence »

Avec sa fondation, Lilian Thuram a rendu visite aux collégiens de Lucie-Aubrac, vendredi à Clermont. Pour faire passer des messages de paix et de respect, qui sont encore loin d’être acquis, dans les stades.

Ils n'ont pas connu le Lilian Thuram à genoux, doigt sur la bouche, deux fois buteur face à la Croatie. Pas nés en 1998. Et encore trop jeunes pour se souvenir de son dernier match, il y a dix ans. Mais ça ne les empêche pas de l'ovationner quand il entre dans le gymnase du collège Lucie-Aubrac. « Les enfants n'ont pas besoin d'avoir vu la Coupe du monde, explique l'ancien défenseur. Il suffit de dire "Il a été champion du monde", et ça crée un lien ». De football, il ne sera pourtant que très peu question avec les 200 collégiens clermontois, vendredi dernier. Avec eux et sa fondation « Éducation contre le racisme », celui qui reste le joueur le plus capé en équipe de France (142 sélections), il a parlé d'un sujet plus important à ses yeux : « Amener les enfants à réfléchir sur ce qu'ils sont ».


Pourquoi venir à la rencontre des enfants ? 

« Je fais ça très souvent depuis 2008 et la création de la fondation. L'idée, c'est d'essayer de questionner l'inconscient collectif. Montrer à quel point nous avons été éduqués dans un sens dont on ne se rend pas compte. »


Par quoi passe la lutte contre les discriminations, à vos yeux ? 

« Il faut notamment expliquer le pourquoi des choses. Très souvent, quand on parle de racisme, de sexisme, d'homophobie, on n'explique pas que ce n'est pas quelque chose de naturel. Que ça vient d'un conditionnement. Il faut aussi dire aux enfants que ça nous amène à avoir certains préjugés. Il ne faut pas en avoir honte, pour les affronter et les dépasser. Mais on dit souvent : "C'est comme ça". Dans l'inconscient collectif, c'est souvent normal d'avoir peur de l'autre. Alors que ce n'est pas vrai. On va aussi penser aux choses en ne tenant compte que de notre nationalité, de notre religion. Et très souvent, on ne se rend pas compte qu'on a tendance à défendre d'abord la catégorie à laquelle on pense appartenir. L'idée, c'est de déconstruire ces catégories, et de penser en tant qu'être humain. »

« Pour les instances, il est plus grave de lancer des fumigènes que des insultes racistes »



N'avez-vous pas quelques craintes, en la matière, pour la prochaine Coupe du monde, en Russie ? 

« On se pose toujours certaines questions avant une Coupe du monde. Au Brésil, il y avait aussi des mouvements populaires contre l'événement. En Russie, j'espère que les choses vont se passer de la meilleure des façons. J'espère que cette Coupe du monde pourra amener aussi une certaine éducation, et pas que pour les Russes. Ce sont souvent des moments de joie, d'émotions, et j'espère que ça se passera bien. »


Au cours du dernier match de la France en Russie, des cris de singe ont été entendus dans le stade à l'encontre de joueurs français. Ce n'est pas de bon augure pour cet été… 

« Il y a du chemin à faire. Mais il faut remercier les photographes qui ont dénoncé cela, les personnes qui ont twitté. Il faut encourager les gens à dénoncer tout acte de racisme. De cette manière, on peut faire pression sur les institutions. Souvent, les choses changent parce que l'opinion publique fait pression sur les décideurs, en leur disant que ça ne peut plus durer. »


Les décideurs, pourtant, ne semblent pas toujours prompts à réagir, à l'image de l'UEFA qui n'a pas sanctionné l'Atalanta Bergame, malgré des cris de singe entendus à l'encontre du joueur du Borussia Dortmund, Michy Batshuayi, en Ligue Europa… 

« C'est extrêmement triste. Mais ça veut dire que les personnes qui ont pris cette décision ne sont pas dérangées, quelque part, par ce qui s'est passé. Il faut se poser la question : pourquoi cela ne les dérange pas ? »


Quelle est votre réponse ? 

« C'est une question de priorités. Peut-être que la priorité de ces instances est avant tout que le match se déroule. Pourquoi on ne sanctionne pas ça alors qu'un club peut être sanctionné dès qu'il s'agit de fumigènes ? Pour eux, il est plus grave de lancer des fumigènes que des insultes racistes. Mais les personnes qui ont pris cette décision ne connaissent pas grand-chose au racisme. Elles ne subissent pas le racisme, n'ont pas d'amis ni d'enfants qui subissent le racisme. Ça leur est donc très éloigné. »

« Que cette Coupe du monde amène aussi une certaine éducation »



Les joueurs doivent-ils plus s'engager ? 

« Bien sûr. Il faut que les acteurs s'impliquent. Ils ne doivent pas rester dans un certain silence. Le fait de ne rien dire, c'est comme si c'était normal. »


Un dernier mot sur le terrain. Que pensez-vous des chances de l'équipe de France au Mondial ? 

« Je pense que l'équipe de France a une très bonne équipe, et un très bon entraîneur. Mais quand vous êtes en compétition, c'est autre chose. C'est très compliqué de se projeter. J'espère que les choses se dérouleront parfaitement pour eux ».

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