Actualité sportive en auvergne



Photo © Rémi DUGNE

Pression, insultes, menaces : Tubello évoque les « court siders »

Alice Tubello en a ras-le-bol et le fait savoir. La jeune Montferrandaise (595e mondiale) évoque ce qu'est devenu le quotidien des joueurs de tennis de haut niveau avec le phénomène inquiétant des « court siders », ces personnes présentes sur les matchs pour alimenter, avec un temps d'avance, les sites de paris. Un témoignage édifiant.

Le message d'Alice Tubello sur sa page Facebook, photo édifiante à l’appui, depuis l’Espagne où elle disputait un « simple » tournoi à 15.000 $, était des plus clairs, voilà trois jours : « Plus de 15 parieurs qui suivent scrupuleusement ton match pour ensuite t'insulter !! Sérieusement, ça fout les boules !! ».

 

 

Ces parieurs, dénommés « court siders » parce que traînant au bord des terrains, téléphone en main pour alimenter avec un temps d’avance, de l’ordre de quelques secondes avant le « live scoring » officiel, certains sites de paris en ligne, constituent un phénomène récurrent dans le tennis. Phénomène face auquel, sur le plan législatif et répressif, on ne peut pas (encore) faire grand-chose, malgré une présence qui se voudrait discrète mais ne l’est pas toujours. Une présence qui s’accompagne d’une pression insultante sur les joueuses, via les réseaux sociaux. Coup de gueule.

 


Alice, ces pratiques des « court siders » dont vous avez témoin et victime lors de votre tournoi à Palmanova (Majorque), c’était une première ?


« Non, c’est quasiment sur tous les tournois qu’on les aperçoit, maintenant. La première fois que j’en ai vus, c’était en Belgique, en août, à Koksijde, ils étaient deux, puis j’en ai revus ensuite deux ou trois à Périgueux et à Denain, en Martinique, aussi... En fait, c’est tout le temps. Ils se fondent dans la masse mais si on regarde bien, on arrive à vite les reconnaître parce qu’ils ont toujours le même profil. Ce sont souvent des jeunes de moins de 30 ans, souvent en survêtement, toujours accrochés à leur téléphone mais la main dans la poche et à regarder à droite à gauche au moment de le sortir, ne paraissant pas à l’aise… »

 


Pour le coup, à Palmanova, ils étaient bien plus présents et nombreux ?

« Oui, une quinzaine. Parce que c’est un spot parfait pour eux. Déjà, c’est en extérieur, ils n’ont pas besoin de rentrer dans l’enceinte elle-même. En plus, le site sur lequel se disputait le tournoi était situé en contre-bas du parking d’un  supermarché. Un parking libre d’accès et complètement dégagé, sans aucun arbre, situé 3-4 mètres plus haut, avec à travers un simple grillage, vue sur les 6 courts tous alignés. Encore une fois, c’était parfait pour eux. Je suis allée voir le juge-arbitre du tournoi à la fin de mon premier match, après m’être fait insulter, encore et encore… Mais ils ne pouvaient rien y faire, justement parce qu’ils n’étaient pas présents sur le site... »

 

« Je veux ma monnaie ! », « Si je te retrouve... », ...

 

Par quel biais, ces « court siders » vous insultent-ils ?

« Tout se fait par téléphone. Ils n’ont pas mon numéro personnel mais ils utilisent les publications Facebook, Instagram ou Messenger en message privé. Ils ont le plus souvent un faux compte, avec un faux nom, une photo de mannequin dans leur profil, mais pas toujours… »

 

Quel est le contenu de leurs messages ?

« Souvent, ils m’interpellent sur un moment précis de mon match pour me dire
des choses du genre : "Tu menais 4-3, 30-0 et tu perds ? T’es nulle !" Avec les insultes qui vont avec : "S…. !" et autres, en anglais, en russe, dans plein de langues. Et de toute façon, à la fin, c’est toujours : "Je veux ma monnaie !" ou "si je te retrouve..." »

 

« En Belgique, la direction du tournoi m’avait obligée à déposer plainte »


Ça peut donc être encore plus violent ?

« Ah oui, c’est sûr ! Du genre, "Je te souhaite de crever d’un cancer, que ta mère ait un accident de voiture, que tu te casses les deux jambes…" Le plus violent, c’était en Belgique, un d’eux m’avait écrit : "J’oublierai jamais ta tête, on n’a pas intérêt à se recroiser parce qu’on va te faire rendre l’argent..." Là, la direction du tournoi m’avait obligée à déposer plainte, parce qu’on savait que les gars étaient sur le site. Et c’est vrai que quand ils vous menacent comme ça, oui, c’est un peu plus chaud pour le coup… »

 

Jusqu’à quel point cela vous touche-t-il ?

« En fait, je n’ai pas vraiment peur. Parce que je me dis : "qu’est-ce qu’ils pourraient vraiment me faire, s’ils me croisent, à part m’insulter ?" Après, question concentration, je dirais que je me suis habituée. Même si c’est vrai qu’en Espagne, quand je les voyais là, trois mètres au-dessus de ma tête à se faire de l’argent sur mon dos… Parfois, j’avais vraiment envie de leur parler. Mais juste pour leur demander : "Pourquoi ?" Mais notre règlement fait que je peux prendre une amende si je m’énerve contre quelqu’un qui, a priori, "n’a rien fait".  Malheureusement, aujourd’hui, on ne peut rien faire. Sinon, ce qui est lourd, aussi, c’est quand, après un match, je reprends toutes mes publications sur les réseaux, que j’en découvre à chaque fois une vingtaine sur lesquelles "ils" se lâchent. Et là, c’est 10 minutes à chaque fois pour moi, à systématiquement tout effacer. Après, qu’ils m’insultent moi, c’est une chose, mais mon frère aussi. Et là, ça m’énerve encore plus, parce que lui est étudiant et qu’il a vraiment autre chose à faire que recevoir et effacer des messages comme ça... »


Les « court siders » sont-ils un sujet de discussion entre joueuses dans
les vestiaires ?

« Oui, avec la nouvelle réforme du tennis mondial, c’est le sujet dont on parle le plus entre joueuses, qu’on a envie d’attaquer. On en veut autant sur l’un que l’autre. Il faut que ça bouge. Pour cela, il y a des joueuses plus ou moins investies. La première fois que j’ai reçu un message comme ça, j’ai demandé à une autre joueuse ce qu’elle en faisait. Aujourd’hui, on ne reçoit pas vraiment de directives,  d’aides ou quoi que ce soit, ce sont les plus anciennes qui conseillent les plus jeunes... »

 

Jean-Philippe Béal

Commentaire